“Je suis un sceptique.”

VO/VF

There are as many ways to “be a skeptic” as there are individual skeptics. For some, the value of the community of skeptics is community itself; for others, it is the opportunity for reflection and self-improvement, while for others, it is an area of purely academic interest.

And then, there are skeptics who see themselves as part of a movement. For those people, skepticism is a mission: an organized effort to discover reality, to expose fraud — and to help people.

Il y autant de façon d’“être un sceptique” qu’il y a de sceptiques. Pour certains, la valeur de la communauté des sceptiques est la communauté elle-même ; pour d’autres, c’est l’occasion donnée pour réfléchir et s’améliorer, il s’agit d’un intérêt purement académique.

Et il a des sceptiques qui se voient comme participant à un mouvement. Pour eux, le scepticisme est une mission : un effort organisé pour découvrir la vérité, révéler les fraudes — et aider les gens.

Skeptic

Alors que ce blog débute, une petite présentation s’impose. Je suis un sceptique. Mais qu’est-ce que cela veut-il dire ? En particulier, qu’est-ce que cela veut-il dire pour moi ?

Le scepticisme

“Être un sceptique”, ce n’est pas “rester sceptique” ou “dubitatif”. Ce n’est pas le maintien d’un doute permanent, le rejet même du concept de connaissance fiable. « Être un sceptique », ce n’est pas non plus avoir l’esprit fermé et refuser d’emblée de croire tout ce qui sort de l’ordinaire. Bien au contraire même.

VO/VF

Skepticism is not a position; it’s a process.

Le scepticisme n’est pas une position, c’est un processus.

Michael Shermer

“Être un sceptique”, c’est avant tout adhérer au scepticisme dit scientifique ou contemporain, une méthodologie d’approche des affirmations et des faits quels qu’ils soient (en particulier les plus surprenants), et que l’on peut résumer en deux principes. Le premier est la suspension du jugement. Le propos étudié ne doit être a priori considéré ni comme vrai, ni comme faux. C’est un point fondamental de la méthodologie sceptique, en ce qu’il s’agit de se prémunir contre tout dogmatisme. En particulier, une affirmation ne peut donc être rejetée directement et uniquement parce qu’elle ne s’accorde pas avec les paradigmes scientifiques actuels. Ainsi la zététique (qui restreint le scepticisme à l’étude des phénomènes hors-normes ou paranormaux) est présentée par Henri Broch comme l’“Art du doute”, où “Art” est à comprendre au sens de savoir-faire.

Le second principe consiste alors en la recherche objective et raisonnée d’une conclusion fiable. Selon le propos considéré, il pourra s’agir d’appliquer la méthode scientifique, ou d’enquêter sur les origines d’une affirmation, tout en prenant soin d’éviter les biais et les sophismes. Plus généralement, Brian Dunning, dans son blog Skeptoid, écrit : “Le scepticisme est le procédé d’application de la raison et de l’esprit critique pour établir la validité d’un propos. C’est le procédé consistant à dégager une conclusion étayée, et non à justifier une conclusion préconçue.”

Plus qu’une méthode

Je suis un sceptique, et il serait incomplet de limiter cela à une méthode ou à une philosophie.

VO/VF

We need your help to create a world where everyone has access to the tools of science and critical thinking, and charlatans can’t get rich by deceiving people.

Nous devons aider à créer un monde où tout le monde a accès aux outils de la science et de l’esprit critique, et où les charlatans ne peuvent pas devenir riche en trompant des gens.

James Randi

Le concept de scepticisme désigne en effet, aussi, un mouvement militant et humaniste. Cette idée d’humanisme se retrouve dans les propos d’Henri Broch : “[La zététique] se veut également un pilier fondamental du développement général de l’esprit critique au service de tous les citoyens” (emphase d’origine). Toutefois, l’idée d’un militantisme, d’une mission incombant aux sceptiques, imprègne de manière bien plus tangible les milieux sceptiques anglophones. Ainsi, pour Brian Dunning : “Le sujet du scepticisme est de rediriger l’attention, l’influence et les financements loin des superstitions sans valeurs et vers les idées prouvées bénéfiques pour l’humanité et le monde.” Pour Susan Gerbic, fondatrice de la Guerrilla Skepticism on Wikipedia (GSoW), les sceptiques sont investis d’une “mission”. Notamment : “Nous, en tant que sceptiques, devons nous assurer que le lecteur reçoit [sur Wikipédia] une information correcte.” La James Randi Educational Foundation (JREF) affirme elle avoir pour but “d’aider l’humanité”, en promouvant la pensée critique et en exposant les fraudes et la charlatanerie.

Militant, le scepticisme se fait alors lutte. Toutefois, il est important de comprendre que cette lutte n’est pas dirigée contre des hommes, sinon les charlatans trompant sciemment. Le scepticisme, comme la zététique, n’est pas un sport de combat. Les ennemis ne sont pas les croyants ou tenants, ni même les défenseurs de bonne foi de pseudosciences diverses (y compris lorsqu’ils en dégagent des bénéfices financiers). Les ennemis, ce sont les croyances infondées, les choix aveugles, les biais pourtant si humains et naturels.

Je suis un sceptique.

J’ai découvert le scepticisme par le rire et la critique humoristique de théories farfelues. J’ai approfondi le scepticisme pour la découverte : le pourquoi, le comment… Mais parmi ces découvertes, il y avait le coût des croyances — un coût imposé à des tenants victimes de biais et d’une confiance naturelle. Le scepticisme est alors devenu pour moi une lutte, dans laquelle je m’engage autant que possible. Je suis un sceptique militant.

8 pensées sur ““Je suis un sceptique.””

  1. Toutefois, scepticisme et zététique ne me semblent pas synonymes, car le terme sceptique est général, sans connotation du sujet à propos duquel on doute. On peut être sceptique sur l’hypothèse que les pesticides empoisonnent les abeilles ou qu’un avion s’est écrasé sur le pentagone. Le terme en lui-même n’implique pas une démarche de rigueur, il faut et il suffit d’avoir une opinion au doigt mouillé pour se dire sceptique. Le terme est récupérable et a donc été récupéré par toute sorte de personnes et de lobbies. A contrario, le terme zététique implique par définition un travail volontaire parfois contre soi-même, et procédural dans la construction de ses opinions et sa propre attitude face l’arrivée permanente et en masse d’informations qui forment finalement ce qu’on appelle notre jugement. C’est pourquoi je pense qu’il ne faudrait pas, d’une manière générale, en venir à utiliser l’un des deux mots pour l’autre.

    1. Utilisé en tant que nom commun, le terme “sceptique” reste toutefois assez rattaché au scepticisme scientifique.

      Le choix entre les termes de “scepticisme” et de “zététique” est un sujet régulièrement abordé dans les milieux sceptiques francophones. Chaque terme à ses avantages. Personnellement je préfère “scepticisme”, et plus précisément – si la confusion est possible du fait du contexte – “scepticisme scientifique”.

      Certes on peut reprocher une mésinterprétation classique du terme, souvent rattaché à d’autres concepts mal vus, parfois pseudo-scientifiques, comme avec le terme “climatosceptique”. Toutefois, je fais à “zététique” les reproches suivant :

      • Le terme est relativement cryptique. En plus d’être peu communicatif, cela conforte l’idée d’un élitisme pédant que certains ont a priori du mouvement sceptique, pris alors comme un rassemblement de prétentieux scientistes qui s’occuperaient à attaquer les idées des autres dans l’unique but de renforcer leur sentiment de supériorité.
      • Ce terme purement francophone nous éloigne du skepticism, le scepticisme anglophone. Par exemple, après avoir découvert le skepticism sur internet, il m’a fallu plus de 6 mois pour trouver la blogosphère sceptique francophone ou encore les groupes Facebook rattachés au mouvement. Le scepticisme francophone travaille déjà beaucoup dans son coin à mon sens. On voit par exemple apparaître des projets comme un groupe de correction et de veille sur Wikipédia … alors qu’il existe déjà la Guerilla Skeptic on Wikipedia, qui est organisée et habituée, intègre une formation spécifique, et possède des équipes dans diverses langues… mais pas le français !
      • Le terme de zététique est originellement définit par Broch comme l’étude par la méthode scientifique des allégations paranormales. Ce concept est ensuite étendu par Broch/Monvoisin à une didactique de l’esprit critique : en montrant comment vérifier des idées douteuses peu répandues, on montre comment évaluer toute sorte d’allégations, paranormales ou non, marginales ou non. Aujourd’hui, beaucoup veulent étendre le concept de zététique à des sujets plus d’actualités, donc hors du paranormal (les débats sur les vaccins, sur le réchauffement climatique anthropogénique, …). Or je trouve intéressant que ce terme demeure restreint à ses définitions premières. Ça permet d’insister sur l’intérêt de se pencher scientifiquement sur le paranormal (pour ne pas laisser totalement le terrain aux pseudo-scientifiques), et sur l’utilité didactique de l’application de l’esprit critique aux croyances marginales et aisément démontables.
  2. Bonjour, chouette article, j’ai pris vraiment plaisir à le lire 🙂 j’ai essayé de présenter la zététique sur mon blog, je serais preneuse d’une lecture critique si jamais tu as le temps. Effectivement de mon côté je préfère retenir de la zététique son approche plus large, c’est à dire celle de Monvoisin quand il parle de didactique de l’esprit critique. J’ai du mal à voir l’intérêt d’une approche comme celle de la zététique si elle se restreint à l’étude de phénomène « hors norme », surtout que le caractère extraordinaire d’un phénomène n’est pas toujours aisé à définir, il est même parfois carrément subjectif… Actuellement j’ai le sentiment qu’il y a une tension entre une volonté de conserver la démarche « originelle » de la zététique sans trop l’étendre (notamment en évitant tout sujet politique et tout sujet de société en dehors des phénomènes paranormaux), et le fait qu’elle est de toute façon déjà été étendue aux domaines des médecines alternatives par exemple, en arguant du fait que les théories sous jacentes mobilisent des prétentions « extraordinaires ». Ma position là dessus, outre que les frontières soient floues, tiens aussi au fait que pour moi la zététique ne se caractérise pas par son objet mais bien par les méthodes et outils critiques développés… qui doivent pouvoir s’appliquer à d’autres thématiques. Après, je comprends que partant de là tu considères qu’on puisse utiliser le terme scepticisme scientifique comme parfait synonyme ou même préférer l’utiliser pour des questions de clarté. Je suis partagée là dessus : d’un côté la parenté est assez claire, de l’autre le scepticisme scientifique à l’anglo saxonne me laisse parfois le sentiment de négliger cet outillage, la pédagogie et la construction d’une autonomie et d’une autodéfense intellectuelle, au profit d’une position qui se résume à « on attend jusqu’à ce qu’on ait des preuves scientifiques ». Or, pour moi, la zététique et la pensée critique en générale ne peuvent se résumer à une simple défense de la méthode scientifique, y’aurait pas besoin de créer une approche spécifique dans ce cas là (et c’est ce que je ressens un peu, peut être à tort, dans l’idée de scepticisme scientifique). Pour l’instant j’ai fait le choix d’utiliser surtout « esprit critique » ou « pensée critique » pour leur aspect plus englobant, qui évite les connotations possibles de « scepticisme scientifique » et de « zététique » (qui pour le coup est assez obscur comme tu l’as dit).

    1. Bon je pourrais rajouter à ces considérations le fait que les zététiciens que l’on rencontre sur le net ne brillent bien souvent pas ni pas leur patience, ni par leur pédagogie, ni pas leur bienveillance… et au risque d’être sévère je dirais que certains ont clairement choisi leur position entre la diffusion d’outils critiques et un lobby pro-institutions scientifiques qui s’en tient à diffuser les résultats disponibles et à matraquer ces dits résultats partout (au risque de perdre leur propre esprit critique). Pas mal de personnes m’ont fait part d’échanges assez stériles voire agressifs avec de telles personnes, et se méfient du coup grandement en voyant le mot zététique, c’est quand même dommage. (+ un rapport ambigu voire problématiques aux mouvements égalitaristes telles que le féminisme et l’antiracisme mais c’est une autre histoire… et ça ne tient pas à l’approche sceptique en tant que telle, davantage aux individus qui peuvent l’incarner. Un peu de sociologie du scepticisme français, voilà qui serait intéressant !)

    2. Je pense que Monvoisin ayant fait sa thèse sous la direction de Broch, on peut considérer la définition de la zététique qu’il y fait comme encore une “définition de base”. Mais cette définition reste encore extrêmement restrictive :

      Si la zététique est d’abord pour Broch la méthode d’investigation scientifique des phénomènes réputés paranormaux, elle se transforme assez rapidement en une didactique de l’esprit critique, en un panel d’outils pédagogiques simples voulu comme une “prophylaxie des pseudosciences”.

      Ainsi le terme moderne zététique revêt-il désormais deux aspects :

      – l’un fonctionnel : elle est la démarche scientifique d’investigation des phénomènes extraordinaires, des prétentions étranges et des théories discutables, analysées selon un scepticisme méthodologique ouvert et une philosophie rationaliste matérialiste.

      – l’un didactique : elle est la panoplie de tous les moyens intellectuels mis en œuvre pour amener l’apprenant à développer l’esprit critique vis-à-vis de toute thèse de type scientifique.

      […] La zététique n’est rien d’autre que la méthode scientifique, mais appliquée à des champs de connaissance soulevant une telle charge affective qu’elle nécessite d’intégrer les impasses intellectuelles et les biais cognitifs relevant de la croyance, de l’adhésion ou de l’engagement.

      Richard Monvoisin

      En terme d’application directe donc, elle demeure avant tout destinée au paranormal ; mais cette application sert d’exemple, du tutoriel, pour l’application d’un esprit critique à tout autre sujet. (Cette didactique est assez bien illustrée par les vidéos d’Hygiène Mentale.)


      Ta remarque sur un éventuel relatif “attentisme” du scepticisme est assez intéressante (même si je n’y adhère pas tout à fait sur l’évaluation du skepticism). Toutefois, elle apparaît pour moi justement comme un argument en faveur d’une distinction gardée entre la zététique de Monvoisin et le scepticisme appliqué à des sujets de société, scientifiques ou politiques. (J’ai soutenu cette distinction dans mon commentaire en réponse à Philippe Costes.) En effet, dans ces domaines “normaux”, la recherche scientifique est produite. Il ne reste au sceptique qu’à analyser les données en question, les compiler. L’“activisme” de la zététique au niveau de la recherche est justifié par un manque de travail scientifique sur le terrain. Il fait sens pour la parapsychologie, moins pour la question des OGM ; et pour les médecines alternatives cela dépend de la médecine. Le constat est le suivant : plus c’est “improbable” (“paranormal”), plus c’est délaissé par la communauté scientifique standard, et donc plus il y a un besoin d’une zététique qui se pencherait sur la question.

      Ainsi, au sein de cette distinction, je suis un “sceptique”. Mon combat se situe au niveau de la société. Mon sujet, c’est l’esprit critique, la science, le travail critiquable des médias, les biais, les sophismes, … Je ne suis personnellement que peu intéressé à aller enquêter sur la validité de telle ou telle allégation paranormale ; je suis plutôt intéressé à récupérer et compiler les données déjà produites ailleurs. Mais pour cela, moi sceptique ai besoin de zététiciens, car ces données doivent exister en amont, et que sur certains sujet elles ne seraient pas produites par la communauté scientifique traditionnelle.

    3. Et au sujet de ta remarque sur le comportement de nombreux “zététiciens” (que je refuserai d’appeler réellement ainsi), je prévois justement d’écrire un article sur la question du pseudo-scepticisme. 😉

      1. D’accord, je trouve ta distinction assez cohérente en fait ! Je pense que partant de là je suis davantage « sceptique » que « zététicienne » alors, c’est clair. J’ai hâte de voir ton article du coup… a priori j’avais le sentiment qu’il y a des pseudo-sceptiques effectivement, mais aussi des sceptiques authentiques qui produisent parfois des travaux très intéressants, mais qui sont crispés sur des sujets en particulier (qu’il s’agisse de thèmes de recherche, ou de sujets de société, notamment liés à différents militantismes et en deviennent désagréables, agressifs, ou même perdent leur esprit critique en cours de route. Ca fait une assez mauvaise presse à la démarche et c’est dommage. J’ai des brouillons d’article là dessus depuis un moment mais là je suis sous l’eau niveau boulot, alors le blog est suspendu jusqu’à nouvel ordre 😀

        1. On peut être globalement sceptique, et avoir un comportement pseudo-sceptique sur certain sujet. On est tous humain, et on est tous susceptible de se fermer à force sur un sujet, soit parce que notre thèse nous tient à cœur, soit parce qu’on a l’impression d’avoir déjà fait le tour et on se dit que jamais, jamais, quelqu’un ne nous donnera un élément pertinent contre notre avis. 😉

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